1.9. Axiomes et preuves

Enoncés

Une expression est close, si sa liste de variables libres est vide (toutes ses variables sont liées), de sorte que sa valeur ne dépend que du système où elle est interprétée.
En logique du premier ordre, un énoncé est une formule close. Un énoncé A aura donc une valeur booléenne précise (vrai ou faux) dépendant uniquement du choix d'un système M interprétant son langage. On note MA la véracité de A dans M.
La liste des axiomes d'une théorie est un ensemble d'énoncés, présentés comme tous vrais dans certains systèmes donnés appelés modèles de la théorie. Expliquons.

Théories réalistes vs axiomatiques en mathématiques et autres sciences

Après la distinction de nature (mathématique ou non), les théories peuvent également différer selon l'intention de leur usage, entre réalisme et formalisme :

Une théorie axiomatique est une théorie formellement donnée T = (τ, L, X) avec une liste X d'axiomes visant à définir la classe de ses modèles, comme celle de tous les systèmes M interprétant le langage L où tous les axiomes (éléments de X) sont vrais, ce qu'on notera MT.

Une théorie réaliste est une théorie invoquée pour décrire soit un système fixe soit un système variable (une classe de systèmes), vus comme donnés par une réalité indépendante. Ses axiomes donnés sont des énoncés qui, pour certaines raisons, sont considérés connus comme vrais sur ces systèmes. Une telle théorie est "vraie" si tous ses axiomes y sont effectivement vrais. Ces systèmes sont alors des modèles, qualifiés de standard par contraste avec les autres modèles (non voulus) de cette théorie prise axiomatiquement.

Cette véracité sera habituellement assurée pour les théories réalistes des mathématiques pures : arithmétique et théorie des ensembles (bien que la signification réaliste de la théorie des ensembles ne soit pas toujours claire suivant les axiomes considérés). Ces théories admettront également des modèles non standard, rendant effective la différence entre leurs significations réaliste et axiomatique.
Hors des mathématiques pures, la véracité des théories réalistes peut être douteuse (discutable): les énoncés non mathématiques sur des systèmes non mathématiques peuvent être ambigus (mal définis), tandis que la vérité des théories des mathématiques appliquées peut être approximative, ou spéculative comme les systèmes "réels" voulus peuvent être inconnus (contingents parmi d'autres systèmes possibles). Une telle théorie est dite falsifiable si en principe, le cas de sa fausseté peut être découvert en comparant ses prédictions (théorèmes) avec les observations.
Par exemple, la biologie est relative à un grand nombre de choix aléatoires discrètement accumulées par la nature sur Terre pendant des milliards d'années. Elle contient de nombreux "axiomes", falsifiables et qui nécessitent de nombreux tests empiriques.
Les théories non-réalistes en dehors des mathématiques (non qualifiées d'axiomatiques par manque de précision mathématique) seraient des œuvres de fiction décrivant des systèmes imaginaires ou futurs possibles.

La géométrie euclidienne fut d'abord conçue comme théorie réaliste de mathématiques appliquées (pour son rôle de première théorie physique), puis fut comprise comme une théorie axiomatique de mathématiques pures parmi d'autres géométries également légitimes mathématiquement ; tandis que l'espace physique réel est plus précisément décrit par la géométrie non-euclidienne de la Relativité Générale.

Démontrabilité

Une preuve ou démonstration d'un énoncé A dans une théorie T, est un modèle fini d'une théorie de la démonstration (réduite à la description d'une unique preuve), présentant A en "conclusion" et utilisant une liste finie d'axiomes parmi ceux de T.
Des formalisations complètes appropriées du concept de preuve pour la logique du premier ordre ont pu être établies par les spécialistes. Elles peuvent prendre la forme de théories de la démonstration formalisées (comme théories axiomatiques), ou d'algorithmes de vérification de preuves (n'utilisant qu'une quantité de ressources de calcul liée à la taille d'une preuve donnée).
Mais la plupart des travaux mathématiques ne sont que partiellement formalisés: on utilise des preuves semi-formelles, juste assez rigoureuses pour donner l’impression qu’une formalisation complète est possible sans l'avoir en fait rédigée; une vision intuitive d'un problème peut sembler plus claire qu'un raisonnement formel. De même, ce travail présentera des preuves naturellement sans formalisation complète explicite : utilisant parfois des articulations en langage courant, elles seront principalement écrites sous forme d’une succession d’énoncés, chacun visiblement vrai en vertu des précédents, de prémisses, d'axiomes, de théorèmes connus, et de règles de preuve, notamment celles des quantificateurs (1.10). Les fins de preuves sont marquées par "∎".
Mais sans détailler une théorie de la démonstration, voyons-en quelques propriétés générales.

On dit que A est démontrable (ou ) dans T, ou un théorème de T, et on note TA s'il existe une preuve de A dans T. En pratique, seuls sont qualifiés de théorèmes les énoncés connus comme tels, à savoir dont on connait une preuve. Mais des synonymes de "théorème" sont traditionnellement utilisés pour les qualifier suivant leur importance: un théorème est plus important qu'une proposition. L'un ou l'autre peuvent se déduire d'un lemme autrement moins important, et implique facilement un corolaire aussi moins important.

Toute bonne théorie de la démonstration doit bien entendu être correcte, à savoir qu'elle ne peut "prouver" que des énoncés toujours vrais: la démontrabilité implique la vérité dans chaque modèle (où tous les axiomes sont vrais).

Validité logique

Pour un langage donné L, un énoncé A est dit logiquement valide, s'il est démontrable avec L sans utiliser d'axiome. On pourrait noter cela ⊢ A mais par mesure d'exactitude il faut l'écrire LA (signifiant que A est théorème de la théorie faite de L sans axiome, donc de toute autre théorie contenant L), Alors, A est vrai dans tous les systèmes interprétant L en vertu du caractère correct du cadre logique.
Les plus simples énoncés logiquement valides sont les tautologies (dont les variables Booléennes sont remplacées par des énoncés); d'autres seront donnés en 1.10.

Une preuve de A utilisant certains axiomes peut se voir comme une preuve de (conjonction de ces axiomes ⇒ A) sans axiome, rendant cette implication logiquement valide.

Réfutabilité et cohérence

Une réfutation de A dans T, est une preuve de ¬A. S'il en existe (T ⊢ ¬A), l'énoncé A est dit réfutable (dans T).
Un énoncé est dit décidable (dans T) s'il est démontrable ou réfutable.
Une contradiction d'une théorie T est une preuve de 0 dans T. S'il en existe (T ⊢ 0), la théorie T est dite contradictoire ou inconsistante. Sinon est est dite cohérente.
Une réfutation de A dans T peut se voir comme une contradiction de la théorie TA obtenue en ajoutant A aux axiomes de T.
Si un énoncé est à la fois démontrable et réfutable dans T alors tous le sont, car cela signifie que la théorie est contradictoire, indépendamment de l'énoncé choisi :

⊢ (A ∧ ¬A) ⇔ 0
((TA) ∧ (TB)) ⇔ (TAB)
((TA) ∧ (T ⊢ ¬A)) ⇔ (T ⊢ 0).

Ainsi une contradiction peut être présentée comme une preuve de A avec une réfutation de A. Dans une théorie contradictoire, tout énoncé est démontrable. Son cadre étant correct, une telle théorie n'a aucun modèle.

Au-delà de la qualité indispensable de correction de la partie théorie de la démonstration d'un cadre logique, plus remarquable est sa qualité réciproque de complétude: pour toute théorie axiomatique qu'il décrit, tout énoncé vrai dans tous les modèles est démontrable. Autrement dit, tout énoncé non démontable est faux quelque part et tout énoncé irréfutable est vrai quelque part. Ainsi, toute théorie cohérente a des modèles existants, mais souvent une diversité de ceux-ci, car tout énoncé indécidable est vrai dans certains et faux dans d'autres. Ajouter des énoncés indécidables aux axiomes conduit à différentes théories cohérentes pouvant être «en désaccord» sans conflit, descriptions correctes de systèmes différents qui existent également. Cela résout le gros des divergences a priori entre Platonisme et formalisme, tout en donnant un sens clair et naturel aux concepts a priori intuitifs de «démonstration», «théorème» et «cohérence».

Théorie des ensembles et fondements des mathématiques
1. Premiers fondements des mathématiques
1.1. Introduction au fondement des mathématiques
1.2. Variables, ensembles, fonctions et opérations
1.3. Forme des théories
1.4. Structures mathématiques
1.5. Expressions et structures définissables
1.6. Connecteurs
1.7. Classes en théorie des ensembles
1.8. Symboles liants
1.9. Axiomes et preuves
1.10. Quantificateurs
1.11. Quantificateurs du 2e ordre
Aspects philosophiques
1.A. Temps en théorie des modèles
1.B. Indéfinissabilité de la vérité
1.C. Théorèmes d'incomplétude
1.D. Le cadre ensembliste unifié
2. Théorie des ensembles - 3. Algèbre

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